Géopolitique : Lutte contre la prolifération et le terrorisme

Géopolitique : Lutte contre la prolifération et le terrorisme

Les orientations données aux services de renseignement par l’autorité politique délimitent, en principe, un cadre d’action pour plusieurs années, à condition, bien sûr, qu’elle soit en mesure de les formuler, puis de les contrôler. Après l’éclatement de l’URSS, les services de renseignement américains se sont concentrés sur la lutte contre les proliférations d’armes de destruction massive, qui serviront de prétexte à l’intervention militaire en Iran.

En 1993, l’opération Sapphire a permis le transfert d’un millier de containers d’uranium enrichi d’Ust-Kamenogorsk au Kazakhstan à Oak Ridge dans le Tennessee. Noursoultan Nazarbaiev, le président  du Kazakhstan, avait autorisé cette opération secrète de la CIA, laquelle était bien décidée  à prendre de vitesse les services iraniens.

Depuis 1979, date de la révolution islamiste, les programmes militaires, en particulier: nucléaire et balistique, de Téhéran mobilisent de nombreux services de renseignement. Après la guerre contre l’Irak (1980-1988), Téhéran a bénéficié de la chute de l’URSS en acquérant une «supériorité stratégique sur ses voisins du Nord», comme l’explique un expert iranien de premier plan. Cela a encouragé Téhéran à exercer, via la Syrie et le Liban, une influence en Méditerranée orientale en faisant preuve d’une «habilité exceptionnelle», selon une haute autorité militaire française. Avec une ironie toute britannique, Christopher Andrew constate que les services de renseignement occidentaux manquaient probablement de théologies à la fin de la guerre froide.

En se concentrant à ce point sur la prolifération des armes de destruction massive et sur l’Iran, ils n’ont pas suffisamment pris la mesure, en particulier aux États-Unis, de l’émergence du fondamentalisme islamique sunnite. La création d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), en 1988 par Oussama Ben Laden en Afghanistan passa inaperçu. En dépit de l’attentat de 1993 contre le World Trade Center, la première étude sérieuse des services américains sur le sujet date de 1999.

Le 11 septembre marque leur faillite. Ben Laden a moqué leur incapacité à saisir la dimension religieuse des actions menées par des terroristes qui se voient en martyrs: «Nous sommes la mort. Les États-Unis aiment  la vie. C’est une grande différence entre nous», déclara-t-il après  la destruction des Twin Towers. Son successeur, Ayman Al-Zawahiri, revendiqua l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, en janvier 2015. Ceux de novembre 2015, au Stade de France, au Bataclan et sur plusieurs terrasses, le furent par Daech.

 

Lutte contre le terrorisme

La lutte contre le terrorisme est avant tout une guerre du renseignement. Elle se mène contre des groupes militarisés entretenant des liens ambivalents avec plusieurs capitales. In fine, un service de renseignement ne peut compter que sur ses propres forces, même si la lutte contre le terrorisme favorise les coopérations entre services. Les règles en sont rarement écrites, y compris entre alliés, car il est possible d’échanger du renseignement avec des pays ciblés par ailleurs: «la norme est: moins on en dit, mieux cela vaut.»

L’ambassadeur Bernard Émié, actuel Direction générale de la sécurité d’État (DGSE), insiste sur l’étroitesse des liens franco- américains dans ce domaine: «La CIA et la DGSE sont aujourd’hui des partenaires de très grande confiance. Cette solidarité née dans les pages de gloire de la Seconde Guerre mondiale se retrouve notamment dans celles du combat contre le terrorisme». Il indique les priorités de son service: la lutte contre le terrorisme en lien étroit avec la DGSI et les armées; la lutte contre la prolifération nucléaire, balistique, radiologique, chimique et biologique; la lutte contre l’immigration clandestine; la cybermenace, la protection du patrimoine technologique et scientifique.

Pour finir, il évoque le «renseignement politique», indispensable pour «anticiper et décrypter le monde». Ces orientations doivent assurer  à l’autorité politique une autonomie d’appréciation et d’action.

 

Les faces cachées de l’économie

«On peut obtenir beaucoup plus avec un mot gentil  et un revolver, qu’avec un mot gentil  tout seul.» Cette phrase prêtée à Al Capone (1899- 1947) servait jadis d’introduction à un cours d’HEC consacré à l’éthique des affaires, comme s’il fallait illustrer en souriant les liens poreux entre économies légale et illégale.

Dans les sociétés ouvertes, les groupes criminels s’organisent avant de détourner les logiques économiques et démocratiques à leur profit. L’économie libérale fonctionne sur le principe d’une autorégulation du marché entre l’offre et la demande, la fameuse «main invisible» d’Adam Smith. Grâce au secret, les pratiques criminelles faussent toute idée de «libre concurrence» entre acteurs économiques, tout en impliquant des acteurs politiques. La loi du silence régit les échanges; elle permet de conjuguer la  main invisible du marché et la main invisible du crime, bien plus efficace.

 

Le règne des mafias

Les grandes mafias italiennes émergent en Italie lors du Risorgimento (1821-1861) avec la fin des structures féodales. L’intermédiation et la protection forment le «métier de base» des mafieux, qui instituent un système de surveillance et une culture de l’illégalité. Rapidement, ces sociétés secrètes, régies par un «code d’honneur», infiltrent le monde politique et exportent leurs pratiques vers les États-Unis.

La police a longtemps cru que la mafia avait été créée sur le territoire américain par de pauvres immigrés italiens. En réalité, les dirigeants de riches familles siciliennes, calabraises ou napolitaines décidèrent, à partir des années 1880, de fonder des succursales dans le Nouveau Monde.

Autre point plus récent à relever: l’extrême mobilisation des forces de l’ordre dans la lutte contre le terrorisme d’extrême gauche laissa au crime organisé une grande latitude. Le général Carlo dalla Chiesa (1920-1982) démantela les Brigades rouges, groupe terroriste d’extrême gauche.

Nommé préfet de Palerme, en 1982, pour combattre la mafia, il fut tué quelques semaines après son arrivée en Sicile. À la même époque, le scandale de la banque Ambrosiano révéla les connexions établies par la mafia avec les services secrets italiens et le Vatican, ce qui conduisit le pape Jean-Paul II (1920-2005) à se rendre en Sicile. Après les assassinats des juges Giovanni Falcone (1969-1992) et Paolo Borsellino (1940- 1992), il y  prononça un discours retentissant, dénonçant «une civilisation contraire, la civilisation de la mort», avant de lancer aux mafieux: «Convertissez-vous ! Un jour viendra le jugement de Dieu !»

Comme Roberto Saviano le décrit dans Gomorra, la mafia dispose de capacités de contrôle d’un territoire, et ce contrôle se fait la plupart du temps avec l’assentiment tacite des populations locales. Pourvoyeuse d’emplois, elle contrôle la petite délinquance, s’approprie les marchés publics et oriente les votes. Condamné à sept ans de prison, en 2010, pour «complicité d’association mafieuse», le sénateur italien Marcello Dell ’Utri fut capturé au Liban (2014) puis extradé en Italie pour y purger sa peine. Cofondateur de Forza Italia, il est présenté comme  l’intermédiaire entre Cosa Nostra et Silvio Berlusconi, président du Conseil italien à trois (03) reprises, et aujourd’hui député européen.

La mainmise des mafias s’explique aussi par la pluralité de leurs activités à la fois légales et illégales. Avec la crise économique et sociale provoquée par la crise sanitaire, elles pourraient connaitre une forte  recrudescence en Europe dans les prochaines années.

Les activités illégales se concentrent dans cinq (05) marchés prohibés:

- Premièrement, la contrefaçon, qui implique la violation d’un droit de propriété intellectuelle, en particulier pour les équipements électroniques, les bijoux, les médicaments  et les textiles. Ce phénomène très difficile à quantifier oscillerait, selon les estimations, entre 3,3% et 10% du commerce mondial.

- Deuxièmement, le trafic d’êtres humains et les migrations clandestines qui générerait plus de 32 milliards de dollars par an, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). La traite à des fins d’exploitation sexuelle concernerait 59% des victimes identifiées. Au cours des dernières années, les réseaux de prostitution nigérians ont supplanté les chinois et est-européens, en particulier en Italie ou les Nigérianes représentent  80% des prostituées.

- Troisièmement, la criminalité environnementale se développe rapidement avec les trafics d’espèces protégées et ceux de déchets, d’autant plus que les peines encourues restent faibles. Certains produits, tels la corne de rhinocéros, l’ivoire d’éléphant, les ailerons de requin, les écailles de pangolin ou le pénis de tigre, font l’objet d’un pillage méthodique.

En Asie, la consommation de spécimens sauvages est associée au statut social. Hong Kong tient lieu de plaque tournante pour ce type de trafic entre l’Afrique et Asie. Les nouveaux animaux de compagnie (NAC) comme les serpents, les tortues ou le perroquet gris du Gabon alimentent des marchés en forte croissance en Europe et en Amérique du Nord.

- Quatrièmement, les trafics d’œuvres d’art généraient 6 milliards d’euros chaque année. Daech a détruit des sites archéologiques pour effacer un patrimoine culturel, tout en industrialisant la contrebande des œuvres pour se financer. En 2019, Interpol avait enregistré plus de 50 000 objets volés.

- Cinquièmement, les trafics d’armes, plus risqués, qui s’observent à plusieurs niveaux. Plus d’un milliard d’armes légères et de petit calibre (ALPC) circuleraient dans le monde, dont 84% seraient détenues par des civils. Elles sont une marchandise monnayable et participent directement aux instruments de coercition utilisés par les groupes criminels.

À la confluence des services de renseignement, de réseaux criminels sophistiqués et de groupes terroristes, des trafics permettent d’alimenter les programmes d’armes de destruction massive. Père de la bombe nucléaire au Pakistan, Abdul Qader Khan a, par exemple, mis en place un réseau international permettant de fournir les composants nécessaires à des programmes nucléaires. Il aurait été en contact avec l’Irak, l’Iran, la Syrie, la Libye et la Corée du Nord. Les trafics de stupéfiants occupent une place à part en raison des profits considérables qu’ils générèrent.

Selon l’ONUDC, 275 millions de personnes dans le monde auraient consommé au moins une fois de la drogue, soit 5,6% de la population âgée de 15 à 64 ans. Avec 188 millions de consommateurs, le cannabis est de loin la drogue la plus répandue, avec l’Amérique du Nord pour  principal capital marché.

Depuis 2012, plus de la moitié des États américains ont légalisé la production, la distribution et la consommation de cannabis à des fins médicales, et huit (08) d’entre eux à des fins récréatives. Le Canada a suivi, en 2018. Privées d’une partie de leurs revenus, les organisations criminelles se diversifièrent avec la méthamphétamine ou les opioïdes de synthèse.

Le Paraguay est devenu le premier producteur mondial de cannabis illégal. Trois (03) pays se concentrent sur la cocaïne, dont la consommation est en forte croissance: Colombie, Pérou et Bolivie. Issue du pavot, l’héroïne est produite dans trois (03) zones principales: Afghanistan (80% des surfaces cultivées), triangle d’or (Myanmar, Laos, Vietnam) et Mexique.

Depuis le milieu des années 2010, les États-Unis et le Canada traversent une grave crise sanitaire avec la consommation d’opioïdes, avec ou sans prescription, en particulier le fentanyl. Ces trafics ont un impact géopolitique. Avec Donald Trump, les relations entre les États-Unis et le Mexique ont connu une profonde dégradation en raison des migrations. Elles ne peuvent se comprendre sans l’économie de la drogue. Pendant la guerre du Vietnam, le Mexique fournissait l’armée américaine en produits pharmaceutiques à base d’opium, ce qui a ouvert la voie aux trafics clandestins.

Dans les années 1980-1990, les cartels mexicains s’émancipèrent des cartels colombiens et devinrent des groupes puissamment armés, capables de tenir tête aux forces régulières. Le président Felipe Calderon (2006- 2012) mobilisa directement ces dernières. Cette «militarisation» a fait plus de 250 000 morts et de nombreux disparus. Contrairement à son prédécesseur, le président Andrés Manuel Lopez Obrador élu, en 2018, souhaitait redonner à la police et aux civils la responsabilité de la lutte contre les cartels.

En octobre 2019, le cartel de Sinaloa a infligé une véritable humiliation aux autorités mexicaines. Attaqués à l’arme lourde, les policiers ont dû relâcher, après l’avoir arrêté, le fils de Joaquin «El Chapo» Guzman, un des plus grands trafiquants au monde.

Condamné à perpétuité (2019) aux États-Unis, El Chapo est incarcéré dans «l’Alcatraz des Rocheuses». Il a parmi ses codétenus l’ancien agent du FBI Robert Hanssen, condamné à perpétuité (2002) pour espionnage en faveur de Moscou; le Français Zacarias Moussaoui, condamné à perpétuité (2006) pour terrorisme en lien avec les attentats du 11 septembre. Trois (03) parcours clandestins-criminalité, espionnage et terrorisme-finissent dans la même prison américaine de haute sécurité.

Sources : Guerres invisibles (Thomas Gomart)